Zeste de Céline Wagner, un mini-site des éditions Des ronds dans l'O

ZESTE, de Céline Wagner

Un roman graphique des éditions Des ronds dans l'O

L'interview de Céline Wagner

Propos recueillis par Marie Moinard, le 15 octobre 2008.

“Je devais mettre des mots sur des épisodes de mon vécu, qu'il me fallait admettre et que j'avais réussi à cacher aux autres.”

[ Voir la biographie de l'auteure ]

Céline, avant de réaliser “Zeste” qui nous concerne, peux-tu nous dire les circonstances qui t'ont amenée à être éditée pour la première fois avec “Les Yeux dans le Mur” dans la prestigieuse collection Aire Libre chez Dupuis ?

Quelques temps après notre rencontre, nous avons décidé avec Edmond (Baudoin NDLR) de faire un livre. Je crois que cette idée est l'aboutissement de longs moments passés ensemble, nous avions une sorte de fascination l'un pour l'autre et plutôt que de nous regarder dans le blanc des yeux, nous avons eu envie de mettre à l'épreuve notre travail face à la réalité que nous vivions et qui nous inspirait. Edmond avec ses quelques 40 livres réalisés, moi avec mes deux années d'études dans les arts graphiques... Le temps qui nous opposait était très long. Edmond dessinait bien plus vite que moi, ce que j'avais alors était un certain sens de la répartie, aussi nous nous sommes entendus pour réaliser l'album en une “conversation en temps réelle”. C'est à dire qu'il m'envoyait les planches avec une partie du texte et laissait en blanc les bulles destinées à ma réponse. La version originale des “Yeux dans le Mur” est en noir et blanc.

Quand le livre fut fini, Edmond l'a d'abord proposé à son éditeur “L'Association” qui l'a refusé d'emblée. Il s'est alors tourné vers Dupuis à tout hasard, qui a dit oui tout de suite. A l'époque Claude Gendrot dirigeait la collection Aire Libre. Pour entrer dans la collection, le livre devait être mis en couleur. Edmond s'y est donc attelé car nous avions un délai.

Cette collaboration m'a beaucoup encouragée par la suite, car j'avais réussi à rencontrer l'auteur que j'étais venu voir et nous nous sommes inspirés mutuellement. Nous avons travaillé ensemble et j'ai beaucoup appris.

Que cette histoire ait permis à Baudoin d'entrer chez un gros éditeur comme Dupuis était alors un comble : nous avions suivi notre intuition et les grandes portes s'ouvraient... à des moments différents de notre vie et chacun dans son histoire. Pour moi c'était un rêve d'enfant qui se réalisait et il m'a donné des ailes.

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“Zeste” est un roman graphique très intime, combien de temps t'a-t-il fallu pour te lancer sans avoir peur de livrer des souvenirs personnels ?

C'est une excellente question ! C'est toute la problématique de départ de cette histoire. Mes tourments ont été interminables : il y avait d'abord l'audace d'être directe, de ne pas tourner autour du pot... Quand on n'ose pas dire quelque chose, on tisse progressivement un tout autre sujet et cela n'a aucun intérêt, au bout du compte, on ne dit rien.

Ensuite la culpabilité envers moi-même et envers mes proches. Car je devais mettre des mots sur des épisodes de mon vécu, qu'il me fallait admettre et que j'avais réussi à cacher aux autres. Avec “Zeste”, non seulement je les révélais, à mon père, à ma mère mais à destination de lecteurs...

Je devais accepter que mon histoire sorte de la famille et c'est peut-être justement ce que je souhaitais, c'est pourquoi cette question ne me lâchait pas. Et pour écrire, je devais lâcher... J'ai réécrit “Zeste” une bonne dizaine de fois, entièrement.

En commençant, j'ai vite compris qu'il en serait ainsi, c'est pourquoi j'ai décidé de ne pas écrire le texte sur la planche originale afin de pouvoir le rectifier à l'infini.

J'ai également commencé rapidement les peintures, je me disais qu'elles donneraient aussi la direction au texte. Elles me permettaient de recréer cet univers inexplicable du vécu, me donnant une certaine assurance pour y mettre des mots. Comme si je devais être “chez moi” pour écrire enfin ; avec un objectif, des mots appropriés, crus s'il le fallait.

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En dehors de l'amour et de la drogue, tu parles beaucoup de peinture, quels sont les tableaux et les peintres que tu cites dans cet album ?

Il y a là “La Mort qui fume” de Van Gogh (Crâne de squelette fumant une cigarette - 1885. NDLR), “Le masque” de Frida Kalho, le “Double portrait de Federico Montefeltro et de sa femme Battista Storza” de Piero della Francesca (Diptyque des ducs d'Urbino - v. 1467-1470. NDLR), un autoportrait d'Albrecht Dürer, “La création d'Adam” de Michel-Ange, “Renaud et Armide” de Giovanni Battista Tiepolo et un extrait du “Jardin des Délices” de Jérôme Bosch.

La page centrale où un personnage semble sortir de l'enfer est également inspirée du “Jardin des Délices”... J'espère ne pas en oublier.

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En quoi t'ont-ils marquée ? Quelle école t'inspire ?

L'utilisation des peintures anciennes était, il est vrai, d'abord une question d'intérêt personnel. J'avais envie de les explorer et d'utiliser mon engouement pour elles, sans parler d'Art, plutôt de la manière dont elles peuvent se transposer dans le quotidien. J'apprends beaucoup à travers les maîtres et comme je n'ai pas fait les Beaux-Arts, j'ai dû énormément utiliser les livres. Je me suis attachée à certains peintres davantage qu'à un style ou un mouvement pictural.

Puis je me suis aperçue que la présence régulière d'images et de techniques anciennes tout au long de l'histoire créait un rapport au temps. Le scénario se passe ici et maintenant et pourtant Renaud et Armide connaissaient déjà les mêmes tourments amoureux que les amants d'aujourd'hui. Il m'a suffi de mettre le visage de mon personnage à la place de celui d'Armide pour que le message passe... Il me semble. De plus, la rupture de style crée un mouvement dans le dessin, l'enjeu est de trouver une unité pour obtenir un rendu personnel.

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Toujours au coeur du graphisme, tu n'hésites pas à confronter ces références classiques aux graffitis qui font même le titre dessiné de l'album. Penses-tu que tous les arts peuvent dialoguer ainsi ?

Je crois que ce que l'on appelle un “artiste” est quelqu'un qui ne peut pas s'empêcher de traduire sa pensée ou de mettre en forme son imagination. Sans quoi le quotidien lui serait insupportable. Il y a autant de façons de mettre en forme son inspiration qu'il y a de domaines dans les arts. Chez de nombreux artistes, il est très fréquent de constater qu'ils étaient doués dans plusieurs domaines : Victor Hugo était doué pour le dessin ainsi que Baudelaire, Serge Gainsbourg était doué pour la peinture, Gilles Deleuze disait, à propos du mouvement, qu'il avait davantage d'affinités avec un surfer qu'avec un philosophe, Andy Warhol a tout de même découvert le Velvet Underground ! On pourra toujours dénigrer sa peinture, il est à l'origine de l'explosion d'artistes comme Jean-Michel Basquiat ou Lou Reed... Ce n'est pas rien.

Pour ma part, car je ne veux pas faire de généralité, je vais chercher au coeur du travail d'un artiste - qu'il soit musicien, peintre, cinéaste, écrivain - ce qu'il dit, ce qu'il traduit et quelle leçon je peux en tirer pour mon propre compte. Gainsbourg par exemple me rappelle que l'opposition des mots donne du caractère au propos et que le mordant est important dans un texte. Enfin pour moi, qui veux à tout prix éviter la mièvrerie quand je parle d'amour. Le travail d'orfèvre qu'effectuaient les maîtres de Florence en rapport avec un tag en dit long sur le chemin parcouru dans les arts graphiques, pourtant la motivation d'un artiste d'aujourd'hui reste la même qu'au 15ème siècle ou qu'à l'époque de Lascaux. L'artiste veut montrer par tous les moyens à sa disposition ce qu'il a dans la tête, pour échanger, pour amorcer un autre angle de vue par lequel il espère obtenir un dialogue avec les autres. Un dialogue sur son terrain, il est vrai, mais ouvert à son temps...

Je pense en effet que l'artiste peut faire dialoguer les arts entre eux, c'est un travail d'horloger, de sculpteur et de musicien en même temps, mais cela vaut le coup de s'y pencher car c'est très enrichissant.

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“Zeste” parle évidemment de la drogue, sujet très peu abordé dans la bande dessinée alors qu'il concerne des milliers de personnes, qu'en penses-tu ?

Sans vouloir enfoncer des portes ouvertes, il me paraît évident que la drogue est un sujet qui fait peur à beaucoup d'entre nous. Elle évoque la dépendance, la maladie, la prison, la mort... Autant de sujets que chacun redoute pour lui et ses enfants.

Parfois même, les personnes concernées vont se détourner du sujet car il renvoie à la souffrance et, malheureusement, à l'impuissance. En matière de drogue, il est également difficile de trouver un ouvrage qui nous passe le message d'une manière différente, c'est toujours le même son de cloche, aussi, je suis la première à ne plus ouvrir un texte sur ce thème.

Le cinéma offre des témoignages forts sur le sujet : “Ne pas avaler” de Gary Oldman est un récit autobiographique, il est traité avec un réalisme à faire froid dans le dos, “Trainspotting” de Danny Boyle met une pointe d'humour mais la tragédie reste la même. Le cinéma est un langage cru.

La bande dessinée permet mille façons de dire les choses. Cependant je crois que le cinéaste, comme l'auteur de bande dessinée, ne fait pas ces films pour prévenir d'un danger, mais pour témoigner de choses vécues extrêmement choquantes. Il faut avoir envie de s'attaquer à un sujet difficile et de l'assumer. Si l'on se préoccupe des chiffres, que ce soit des ventes ou des entrées, il est certain que le sujet de la drogue est à bannir. Mais encore une fois, la réelle motivation est celle du témoignage. Malheureusement, ou heureusement, il n'y a que l'expérience personnelle qui nous invite à réagir. Et puis n'oublions pas que l'histoire avec la drogue n'est pas la même pour tout le monde. Elle est sordide pour les drogués obligés d'avoir recours à tous les moyens pour se la procurer, mais pour d'autres, elle est au coeur de l'abondance d'argent et de fêtes.

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Le héros du livre, comment va-t-il aujourd'hui ?

Il va très bien. Je l'admire beaucoup car il s'est débrouillé tout seul. Il n'a plus de famille ou très peu, aucun bagage scolaire, vingt ans de souffrance et de dépendance derrière lui, et il vit aujourd'hui avec son fils de deux ans dans un petit village de campagne. Il retape des appartements, a appris son métier sur le terrain. Son passé est inscrit en lui et il le défend. Il apprécie tout en même temps ses quinze kilos retrouvés et la tranquillité de ses nuits...

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La bande dessinée engagée, militante se développe un peu, l'art au service de la cause ?

Quelle question Marie ! Tu veux me faire passer pour quelqu'un qui sait des choses ? Il est possible qu'à notre époque les langues se délient, nous avons assisté à tant de drames, tant de massacres via les médias, que les artistes, voués à se médiatiser, ne peuvent s'empêcher de prendre partie ou de témoigner. Pour ma part, je m'interdis de donner un rôle à l'art, car il est universel et spontané, il concerne chacun d'entre nous dans sa singularité, en aucun cas on ne devrait lui donner une direction, même celle de servir une cause. Il doit rester un acte libre et gratuit. Que les artistes se positionnent et qu'ils aient envie d'utiliser leur talent pour ou contre quelque chose, c'est une démarche que j'approuve et qui me paraît de loin la plus intéressante. A condition que l'engagement nécessite de dire “je”... Surtout aucune leçon de morale, juste des sentiments à l'égard d'un fait, d'une injustice... En tout cas c'est de cette manière que je m'impliquerais si on me le demandait.

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Ta bande dessinée “Zeste” est entièrement peinte en couleur directe, quelle technique utilises-tu ?

J'ai travaillé à l'acrylique sur du carton dur que j'ai coupé au format A3. L'acrylique permet de retoucher d'innombrables fois. Pour préserver un geste spontané je n'ai pas trop poussé les crayonnés, je ne voulais pas me mettre des limites dès le départ, je voulais que le livre puisse évoluer au fil de sa construction sans être prisonnier trop tôt d'un story board. J'ai travaillé deux ans dessus, heureusement que le premier jet a fait du chemin durant tout ce temps ! Je lui ai laissé la place pour mûrir et évoluer. J'avais besoin pour cela de support et de peintures solides. “Zeste” était un gros travail d'introspection, il me fallait des outils de taille !

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Raconte-nous une journée de travail sur “Zeste”.

Je me lève de bonne heure le matin, je me suis endormie en pensant à la prochaine page de “Zeste” et je me réveille en pensant à cette même page... Sous la douche je me souviens qu'un détail m'a échappé et qu'il faut que je le rectifie avant d'attaquer la planche. Les détails, on a tendance à vouloir les remettre au lendemain mais s'ils ne sont pas résolus, ils continuent de poser le même problème jour après jour. Aussi je commençais la journée par corriger des “détails” puis m'étant échauffé la main, je pouvais attaquer une nouvelle planche. J'ai amassé des tonnes de photos, de livres, de coupures de presse que j'épluchais régulièrement. Cela pouvait prendre des heures. J'avais besoin de me nourrir. C'est parfois une phrase, une expression, une posture, un décor qui rendait évidente toute la tournure de la page. J'ai beaucoup retravaillé le texte mais l'enchaînement des cases, leur rapport entre elles et leur articulation avec le sujet sont restés les mêmes depuis le début. C'est la base solide que j'avais entre les mains. J'avais du mal à trouver mes mots, mais les images me sont venues très vite.

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Quand on parle de toi, il arrive fréquemment que le nom d'Edmond Baudoin soit prononcé, raconte-nous cette rencontre artistique.

Je crois avoir en partie répondu à la question un peu plus haut. Que pourrais-je ajouter... J'étais très fière d'être associée à Edmond Baudoin dès mes premiers pas dans la bande dessinée. D'abord parce qu'il est estimé en tant qu'artiste, ensuite parce que j'étais allée vers lui (*). Je l'avais choisi en quelque sorte et cela a donné lieu à des projets en commun. Aussi mon intuition ne m'avait pas trompé, j'ai beaucoup appris et progressé à ses côtés. Puis rapidement je me suis aperçue que le nom d'Edmond Baudoin était si énorme dans le métier que son ombre m'engloutissait tout entière. Tant que nous étions l'un avec l'autre, il m'était difficile de m'exprimer. Je n'osais pas interrompre Edmond, même lorsqu'il évoquait nos projets dans des termes avec lesquels je n'étais pas d'accord... Lors d'une interview à l'occasion de la sortie de “La Patience du Grand Singe”, le journaliste a gentiment demandé à Edmond si nous pouvions entendre Céline Wagner... Pour exister et avoir une indépendance dans mon travail, j'ai dû me séparer d'Edmond. La rencontre autant que la rupture ont été indispensables.

(*) Première rencontre, par Edmond Baudoin (source Dupuis, biographie de Céline Wagner) :
Quand j'ai terminé ma dédicace et que j'ai levé la tête pour remettre le livre à son acquéreur, j'ai vu, un peu sur ma droite, une fille qui ressemblait à un garçon avec un anneau d'or dans une narine. On a un peu parlé, elle m'a dit qu'elle s'appelait Céline et qu'elle était en dernière année d'une école d'art à Toulouse où elle vivait et où j'étais de passage. Je lui ai dit que ça m'intéressait de voir ce qu'elle faisait et j'ai écrit mon adresse sous un dessin. Peut-être qu'en vérité, j'avais été accroché par son anneau. Plus tard à Nice, j'ai reçu une lettre avec une demande étrange : “J'aimerais venir chez vous pour faire mon stage de fin d'études". Je me souvenais de sa boucle en or et de son regard délinquant, je lui ai dit oui. Elle est venue. Je ne sais plus aujourd'hui lequel des deux a été stagiaire.”

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Quels sont tes projets aujourd'hui ?

J'ai envie d'approfondir le caractère de “Zeste” dans un autre récit, en gardant le personnage féminin. En dehors de l'idée d'autobiographie, je trouve intéressant de parler à la première personne du singulier; quand le lecteur lit “je”, il ne pense pas Céline Wagner, il pense à lui. Dans un contexte sans date, sans nom de lieu, sans nom propre, chacun peut entrer dans l'histoire, et moi j'y ôte le caractère personnel, ce qui me permet de ne pas autocensurer mon propos... J'ai commencé la rédaction de ma prochaine histoire dont le thème, tout aussi rassurant que celui de la drogue, est une exploration des premières angoisses et la manière dont elles se font parfois le théâtre de nos souvenirs...

Je n'ai pas l'intention de faire systématiquement des bandes dessinées sombres, mais je ne peux pas passer à côté d'un sujet si mon intuition me dit d'aller au bout. Et puis j'aime le défi de raconter des histoires noires dans un univers en couleur. Mon but n'est pas du tout de faire peur, mais de conjurer la peur de dire, de faire, de penser...

Le sujet doit être mis en forme par l'auteur avec générosité, car il est destiné à un lecteur, mais il n'est pas traité par l'auteur pour être apprécié d'un public. Je voudrais donc continuer encore un peu dans cette voie.

Parallèlement je travaille sur un projet pour la jeunesse, “Toulouse-Lautrec et Mimosa”, l'histoire d'un petit garçon amené à réaliser ses rêves après avoir rafistolé un vieux clown trouvé dans un bac à sable...

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Pour en savoir plus :

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